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Une vie sous le signe de l’alliance ?

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L’alliance est un thème central de la Bible. Mais est-ce qu’on peut en vivre ? Est-ce que notre existence peut être marquée, transformée par l’alliance ? Et cela, tant au plan personnel que dans la dimension collective : est-ce que l’alliance biblique pourrait avoir quelque chose à dire aussi sur nos manières de vivre ensemble ?

Préambule : quelle place occupe l’alliance dans la foi chrétienne ?

Que l’alliance occupe une place centrale dans le premier testament : on peut facilement être tous d’accord là-dessus.

Mais : est-elle aussi centrale dans le NT ?

Finalement on n’en parle pas bcp :

–         au moment où Jésus pose le geste de la fraction du pain et de la coupe de vin désignée comme son sang

–         dans Hébreux

On en parle moins par ex que du Royaume ; ou bien que de l’appel à la conversion ; ou encore que de la promesse de bonheur (qu’on peut entendre par ex dans les béatitudes).

On n’en parle pas bcp, certes, mais à un moment tout à fait crucial : lorsque Jésus, ayant conscience de l’imminence de son arrestation, livre en quelque sorte son testament (à travers le geste de la Cène).

Ce geste, on peut le voir comme une sorte de résumé de tout ce que le Xist est venu nous partager.

Du coup, on comprend alors

–         que l’alliance telle que Jésus la conçoit a qqchse à voir avec ce geste

–         qu’il s’agit pour lui sans doute de qqchse qui sous-tend tout son agir.

–         Du coup, on peut voir (c’est l’hypothèse que je fais) l’alliance comme étant la pointe du message de Jésus ; et toute sa prédication (qui effectivement parle de conversion, d’accueil du Royaume qui vient, de béatitude) est orientée vers ce qui est pour lui central dans sa mission : renouer les liens distendus entre D et l’hté.

–         Jésus lorsqu’il parle d’alliance, et lorsqu’il invite à y entrer, évidemment s’inscrit dans une longue histoire d’alliance ; et toute cette histoire est là en arrière fond, lorsqu’il parle lui-même d’une nouvelle alliance.

Alors allons voir d’un peu plus près de quoi il est question dans cette histoire d’alliance.

Pour cela : revisiter l’alliance telle qu’elle se présente dans l’AT.

1- L’étonnante spécificité de la relation d’alliance

Mais un préalable : marquer la différence par rapport à d’autres types de rapports auxquels nous sommes très sensibles :

a) Une autre logique que celle des échanges rétribués

Spontanément, quand on regarde ce qui se passe dans les rapports que nous avons avec toutes sortes de gens, on peut considérer que la plus grosse part de nos échanges est faite d’échanges rétribués. Si bien qu’on peut avoir l’impression que c’est cela qui mène le monde.

Echanges rétribués : je m’engage dans la relation, si j’ai un retour ; cela fait partie des règles du jeu (par ex : contrat de W : on détermine ce qu’on apporte et ce qu’on reçoit en retour ; mais aussi tous les types de contrat, plus ou moins explicites).

Remarque : le retour ça peut être aussi de l’ordre de la gratification, le fait d’être honoré, etc. Il y a beaucoup de manières différentes de rétribuer (cf. les cités de Boltanski : heureusement, sinon nous serions dans une société monomaniaque ; et puis, ça nous donne l’occasion de nous disputer, justement pour savoir si les rétributions ont été bien faites).

On est sans doute dans un échange rétribué plus qu’on oserait se l’avouer. On s’en rend compte tout simplement au fait que, si l’on n’a pas de retour, eh bien la tentation est forte de laisser tomber.

2e remarque : Ces échanges rétribués sont tout simplement indispensables pour organiser la répartition des tâches dans une société extrêmement complexes où chacun n’intervient que dans un domaine très réduit, pour lequel il est compétent et dépend des autres pour couvrir ses besoins élémentaires.

De ce système d’échanges rétribués, nous avons besoin. Il permet d’assurer la prévisibilité des interactions ; la prévisibilité des acteurs et de leurs prestations. Notre société ne peut tenir sans cela.

ó loin de moi l’idée de dire que les échanges rétribués, ça serait mal. Ni d’ailleurs qu’il faudrait cesser de s’y intéresser : une grosse partie des questions de justice sont soulevées à l’occasion de contestations sur les rétributions des échanges. Cela permet de repérer des injustices graves.

Cela dit, ce système a des effets pervers, notamment quand il est érigé un unique référence, et quand on lui attribue des pouvoirs qu’il n’a pas.

Son fonctionnement passe par l’évaluation, le calcul, la comparaison, le classement selon les prestations fournies.

–         on va classer des prestations (qui est le plus performant)

–         mais aussi des institutions (quelle organisation a le meilleur rendement ; y compris écoles, hôpitaux)

–         et finalement, on peut classer des personnes. Là ça commence à poser sérieusement question : celui qui donne peu de résultats sera classé en bas, et hors jeu, il y a ceux que l’on considère comme inaptes au jeu que l’on s’est fixé.

La grosse question : ce système d’échanges rétribués (qui prend en compte différents critères) est-ce que c’est le tout de notre vie ? Est-ce que c’est cela qui est la source de notre vie ? Est-ce que c’est cela qui nous fait exister ?

On peut le penser. On peut penser par exemple, que si l’on n’arrive pas à être performant dans l’échange, on n’existe plus. On n’a plus de raison d’être ; on meurt.

Notre société peut être tentée de raisonner sur ce mode là.

Conséquences : logique implacable qui conduit à laisser de côté de ceux qui sont « inutiles au monde » (les pauvres, les personnes handicapées, les plus âgés, etc. ; de manière non brutale, certes ; mais par désintérêt, par abandon, par manque de temps).

ó on ne sait pas quoi faire avec ceux qui ne sont pas efficaces dans l’échange rétribué (on les assiste, on les occupe comme on peut, on les surveille, on les enferme au besoin, on les met à l’écart : différentes solutions existent et se combinent).

Ces échanges rétribués, on peut y voir, quand ils prennent ainsi le pouvoir, une forme moderne d’idole : ce qui prétend donner la vie sans jamais le faire, mais en revanche ne cesse d’exprimer des exigences chaque fois plus grandes, impossibles à assouvir.

b) L’Alliance : se risquer à l’autre

La tradition Xne : l’échange rétribué, c’est vrai que c’est très important, mais ce n’est pas le tout de nos rapports ; nos relations sont assises sur un socle beaucoup plus profond et plus large, et qui en même temps, peut passer inaperçu.

Pour cela, regardons ce qui se passe dans la Bible, dans la relation d’alliance (qui peut devenir pour nous comme un modèle, un archétype de toute relation humaine).

Une alliance : un type de relation marqué par des traits spécifiques (j’en propose ici 8) :

–         un engagement (s’oppose à une relation où l’on ne s’engage pas vraiment, et où l’on ne s’engage pas personnellement : on est là, mais si c’était quelqu’un d’autre, ça ferait le même effet ; on est là au titre d’une fonction, mais pas personnellement). Dans l’alliance, Dieu s’engage, parle, s’expose, se risque. Une alliance ó un engagement de tout l’être vis-à-vis d’un autre, ou d’autres.

–         sans condition préalable : je ne m’engage pas à condition d’être sûr d’avoir en retour un gain proportionnel à ce que j’ai apporté ; en ce sens là, ce n’est pas un échange donnant-donnant ; le seul pourquoi de mon engagement, c’est parce que c’est toi. Il n’y en a pas d’autre (c’est ce qui explique qu’il peut s’agir d’une relation au départ dissymétrique ; l’alliance supporte la dissymétrie au départ ; c à d : même si tu ne peux pas me répondre – parce que tu es trop petit, parce que tu n’es pas bien du tout en ce moment, parce que tu es fâché etc. – je continue de te proposer de faire alliance avec toi).

–         C’est une relation qui appelle l’autre à répondre : l’alliance ce n’est pas du donnant-donnant, ce n’est pas de l’échange calculé, mais ça n’est pas pour autant unilatéral : D s’adresse à son peuple et espère de lui une réponse. Il y a donc bien un retour, mais pas sous forme d’une prestation mesurable, mais sous forme de quelqu’un qui se présente, qui dit « me voici » (dans la Bible, le peuple le dit, avec des éclipses ; mais ça n’est pas grave : au bout du compte, un peuple prend consistance dans la réponse qu’il apporte à son Dieu). Ceci très important : la relation d’alliance a cette capacité de faire advenir un sujet, un être de liberté qui s’engage (un sujet unique, singulier : c’est ce peuple là qui naît à sa propre identité singulière dans la relation à Dieu). Tout cela est possible parce que Dieu voit son peuple, voit l’humanité comme capable de réponse, destiné à répondre (même si sa réponse est encore inaudible); cela vient contrebalancer ce que je disais à l’instant sur la dissymétrie : car d’emblée, la relation d’alliance pose l’autre comme un être d’une dignité égale à celui qui s’engage ; elle s’adresse à lui en le plaçant à la même hauteur. C’est pour cela que c’est une relation doté d’une extraordinaire puissance pour faire naître, faire grandir, rendre libre. L’alliance a cette capacité de mettre en genèse.

–         Ce n’est pas un CDD : il est sans terme fixé à l’avance ; sans qu’on envisage une fin. En revanche, l’alliance engage une histoire ; avec des événements très importants dont on se souvient (des événements de libération notamment) ; avec des blancs, des retours en arrière, mais aussi la capacité de faire mémoire des événements heureux et d’être ainsi relancés dans l’histoire.

–         C’est une relation d’emblée disposée au pardon : Dieu ne cesse de la proposer en dépit des non réponses. Elle sait faire avec la faiblesse. Et pour le faible, pour celui qui ne parvient pas à engager sa réponse, cette persistance de l’appel peut former comme un point d’appui, un repère sûr : toi tu restes là, tu es présent, je peux compter sur toi, même si la réciproque n’est pas encore vraie.

J’avais énoncé 8 traits : il n’y en a que 5 ; c’est que les 3 autres demandent un peu plus d’explications :

c) Quid de la loi dans l’alliance ?

Pour que la réponse du peuple se fasse entendre, Dieu donne une loi (avec un certain nombre de choses à faire) => on entre ici dans la zone de ce qui se mesure (ça fait penser aux échanges calculés : on entend dans la Bible aussi : « Si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, je vous tiendrai pour mon bien propre parmi tous les peuples » peut-on lire en Ex. 19,5. Ailleurs, l’on trouve le versant négatif de cette conditionnalité ; en Deut. 28 par exemple « Mais si tu n’obéis pas à la voix de YHWH ton Dieu, ne gardant pas ses commandements et ses lois… ».

Mais d’autres textes semblent indiquer que quelle que soit la réponse du peuple, Dieu continuera à proposer l’alliance : par exemple chez Isaïe : « Une femme oublie-t-elle son petit enfant (…) ? Même si les femmes oubliaient, moi, je n’oublierai pas »

ó on peut avoir l’impression d’une contradiction entre ces deux types de textes :

–         L’alliance est-elle une relation soumise à condition

–         Ou bien quelque chose qui repose sur l’engagement de Dieu, engagement qui jamais ne sera remis en cause ?

Il y a différentes conceptions possibles autour de ces questions dans la trad biblique ; et finalement, pour nous chrétiens, c’est dans le NT que le débat est définitivement tranché :

–         avec ce que dit Jésus de la loi (qui est relativisée, désabsolutisée : « le sabbat  est fait pour l’h et non pas l’h pour le sabbat »)

–         et bien sûr, avec Paul : ce n’est pas l’observance de la loi qui sauve (càd : ce n’est pas cela le fondamental pour notre relation à Dieu ; ce n’est pas cela qui donne la vie).

=> du coup on comprend que la loi est là comme un pédagogue : pour aider à éveiller une liberté ; pour aider à articuler une réponse. Elle permet de mesurer la capacité à répondre, à tenir ses engagements, etc. Elle est donc très importante. Mais elle n’est pas fondamentale. Ce n’est pas cela qui constitue le socle de la relation avec Dieu : le socle, c’est l’engagement sans condition de la part de Dieu.

Voilà donc un 6e trait que l’on peut associer à l’alliance : elle s’accompagne d’une loi (de normes qui permettent de mesurer) ; mais ces normes ne sont pas le fondamental de la relation ; elles sont là pour aider, pour accompagner, pour protéger le fondamental, qui est lui, l’engagement sans condition de Dieu.

Ceci : très important : fait réfléchir : dans toute relation humaine (càd qui n’est pas pure violence), n’y a-t-il pas en fait deux aspects en jeu :

–         un engagement sans condition (parce que c’est toi)

–         et des choses qui se mesurent

Même dans un contrat commercial, je suis obligé de présupposer

–         un autre, en face de moi, capable de répondre

–         une liberté ;

et en m’adressant à lui pour le contrat commercial, je le reconnaît comme tel, sans condition préalable.

Ça veut dire que dans toutes nos relations, il y a un aspect « alliance » au sens : un lien institué sans condition préalable.

Ça veut dire qu’une relation peut être un mixte de non conditionnel et de conditionnel (ça peut paraître très étrange, mais on en a tous fait l’expérience : dans une relation éducative : si tu ne fais pas tes devoirs tu ne regardes pas la télé ; mais cela est placé sur un fond plus large, sur un socle qui fait entendre : quoi que tu fasses, la relation est maintenue).

On peut ajouter que nous ne pouvons sans doute pas vivre une relation qui serait de l’alliance à l’état pur ; disons, il y en a un qui a vécu cela : c’est le Xist. Ça l’a mis dans une position où il n’avait aucun recours, rien pour se défendre. En étant tout entier disposé à l’alliance, il s’est risqué corps et âme dans la relation. C’était une vie livrée.

Réciproquement on peut se demander : y a-t-il des échanges qui soient strictement menés par le souci de rétribution ?

Je prenais l’exemple du contrat commercial pour dire que même dans un échange qui semble dominé de part en part par le calcul, la dimension alliance n’est pas absente, dans la mesure où je reconnais des interlocuteurs, des « quelqu’un » auxquelles je m’adresse. Mais si eux ne respectent pas le contrat, on va rompre les relations, c’est normal. Mais cette rupture peut me conduire à considérer qu’il ne s’agissait pas de « quelqu’un » (des êtres de liberté, capables de répondre, des êtres capables d’en reconnaître d’autres comme des êtres humains) mais de pures intentions prédatrices.

Alors, de notre relation, s’efface la dimension alliance. Et nos rapports deviennent violents. Quand le versant « alliance » de nos rapports disparaît totalement, on entre dans la violence (même si c’est la violence froide du calcul pur).

2- L’Alliance : une relation qui ne boucle jamais sur elle-même

On pourra revenir là-dessus : auparavant, je veux signaler un autre trait important de la relation d’alliance : elle ne boucle jamais sur elle-même.

a) Délogés d’une relation en boucle

Ici, on a le 7e  trait : l’alliance est une relation qui ne boucle jamais sur elle-même ; pour visualiser ce trait-là, je propose de se souvenir de quelques récits évangéliques. Car au passage nous allons découvrir le 8e trait que l’on peut associer à l’alliance.

Ex : le récit de la première multiplication des pains en Marc (chap 6). Les disciples reviennent de mission. Jésus se montre très attentif à eux. Il les emmène comme pour une petite récollection seuls avec eux ; et pour cela ils montent en barque. Mais les gens ont repéré la chose et quand la barque touche le rivage, la foule est déjà là. La relation des disciples à Jésus est rouverte par cette foule qui s’invite d’elle-même. Ils sont conduits à partager avec elle leurs provisions (5 pains et 2 poissons). Ce sont 5000 personnes qui se sont introduites entre Jésus et les disciples et qui deviennent même, pour les disciples, le chemin du juste rapport à Jésus.

 

On aurait un autre bel exemple avec le récit de la guérison de Bartimée. (Mc 10). Là c’est un aveugle, un mendiant, qui empêche que la foule s’installe dans un rapport fusionnel à Jésus. Et la foule, d’ailleurs, résiste fort. Mais Jésus s’arrête, comme s’il ne pouvait continuer son chemin dans ces conditions. La foule comprend, elle encourage Bartimée, comme si elle avait saisi qu’un juste rapport à Jésus ne pouvait passer par-dessus Bartimée.

 

Un 3e exemple c’est l’histoire de Simon, pharisien, homme sans doute respectable et ouvert, puisqu’il a invité Jésus chez lui (Lc 7). On peut donc imaginer une discussion captivante autour de Jésus. Mais voilà qu’une femme au comportement très bizarre fait irruption. Simon est intérieurement indigné que Jésus se laisse toucher par cette femme impure qui symbolise probablement pour Simon, tout ce qu’il redoute, tout ce qu’il voudrait maintenir le plus loin possible à distance dans sa vie. Or, il découvre que sa juste relation à Jésus (et à Dieu) passe par un changement assez radical de regard sur cette femme.

Tout cela nous fait échapper à une manière de comprendre l’alliance comme un cercle fermé entre Dieu et nous. Le Xist semble être toujours en train de la rouvrir à d’autres, et parmi eux, aux premières loges, ceux auxquels nous aurions peut-être le moins pensé.

De sorte que nous sommes toujours débusqués de nos tentatives de nous installer bien au chaud avec Jésus.

Il est probable que ce trait là du ministère de Jésus constitue une part importante de ce qui a fâché les gens bien installés.

Quelqu’un qui amène avec lui les foules affamées, les malades, les boîteux, les pécheurs, ce n’est pas très sécurisant. On peut même le prendre comme une agression contre nos manières de faire, et de nous organiser.

Il semble en tout cas que ce soit un élément marquant de toutes les histoires de rencontre du Xist. Les pages des évangiles sont remplies de fous, de malades, d’aveugles, de pécheurs, d’enfants, d’étrangers, et d’ennemis. Si bien que l’on peut voir là des rendez-vous cruciaux pour tous ceux qui veulent vivre quelque chose de sérieux avec le Christ. Comme si l’alliance devait sans cesse, pour ne pas se payer de mots, se confronter à ces réalités humaines les plus difficiles, qui nous laissent le plus souvent très démunis.

(parenthèse : ça peut sonner curieusement de dire qu’on fait alliance aussi avec l’ennemi ; qu’est-ce que ça veut dire ?

Un très bon exemple : Luther King : I have a dream : il explicite la visée de son combat : pouvoir un jour s’assoir à la même table, libres, égaux, comme des frères qu’on avait perdus mais qu’on a retrouvés. Et pour cela, il faut se battre, passer par des rapports de force, des conflits, etc. Mais jamais dans la perspective de détruire l’autre, de l’éliminer, de mettre hors jeu, mais afin de le retrouver comme le frère qu’on a perdu.

Alors, il me semble que cette main qu’on ne cesse de tendre à l’autre, c’est une proposition d’alliance.)

2e parenthèse : on pourrait dire à partir de là, que l’alliance est précisément ce qui nous permet de nous battre parfois comme des chiffonniers ; c’est parce que nous ne renonçons pas à voir l’autre comme un « quelqu’un », un être humain capable de vivre avec les autres, que nous nous battons ; si ça n’était pas le cas, nous nous exterminerions, tout simplement. Si nous nous battons, c’est que nous avons conscience de quelque chose de plus fort que ce qui nous oppose. A la limite on pourrait dire : plus on est enracinés dans l’alliance, plus on peut se battre.

b) Ceux dont la vie est précaire occupent une place privilégiée dans l’alliance

Je reviens aux textes que j’ai signalés.

Vous avez remarqué ? Très souvent, ceux qui s’introduisent comme par effraction dans la relation forte avec Jésus, ce sont des casse pieds. Des personnes incoordonnables, dont on ne sait pas trop quoi faire.

Est-ce que ça ne dit pas que la relation juste entre Dieu et son peuple doit passer par le rétablissement des relations avec ces personnes là ?

Oui, sans doute et on peut avancer une explication à cela :

C’est vrai que les pages des évangiles sont remplis de rencontres entre Jésus et 5 figures : les petits (enfants), les pauvres, les malades, l’étranger, et l’ennemi

Qu’est-ce qu’elles ont en commun, ces 5 figures ?

Avec elles, on est obligé d’entrer en relation sur un autre mode que celui de l’échange rétribué (expliquer pourquoi).

Si l’on veut entrer en relation avec eux, il faudra que ce soit sur le mode : c’est parce que c’est toi (et non pas pour réussir quelque chose)

Qu’est-ce que ça veut dire ? ça veut dire qu’avec ces 5 figures, on a affaire à une école pour redécouvrir ce socle fondamental de la relation, qui est du type alliance (engagement sans condition préalable), et non pas échange calculé.

Certes, avec des personnes blessées par ex. la relation ne sera pas de tout repos. Mais justement, c’est là que l’on voit qu’elle appelle l’alliance (qui est de l’ordre de la décision : une décision ferme, de type élection : c’est avec toi que je veux faire la route).

Les plus fragiles nous obligent à redécouvrir cet aspect de la relation.

ó ils invitent donc à redonner la première place à ce qui est fondamental, à cet élément de non conditionnalité de l’engagement.

Ils nous font faire un petit pèlerinage aux sources de la vraie vie, où les croyants peuvent reconnaître le don de Dieu.

Voilà pourquoi on peut parler de la rencontre des plus pauvres comme d’une véritable expérience spirituelle

Pour l’Eglise, pour les Xns, ils forment comme une pierre de touche : dis-moi quel relation tu vis avec ceux là et je te dirai comment tu es entré dans l’alliance, pourrait-on dire.

3- pertinence de l’alliance pour le vivre ensemble

La visée de l’alliance est d’appeler ou de rappeler l’autre à l’existence : de lui dire : je ne conçois pas de vivre sans toi (ça fait un effet d’appel extrêmement puissant).

Cet appel peut se dire en direct (en face à face) ; il peut aussi passer par des médiations plus complexes, notamment par des institutions (ex : l’école, l’hôpital, la justice disent d’une certaine manière : nous ne concevons pas de vivre sans vous, les petits, les malades, les déviants par rapport aux règles du jeu qu’on s’est fixés).

Ces institutions, ce sont le fruit de décisions collectives, mûrement élaborées et discutées. A la racine, il y a bien des libertés qui se sont engagées, et qui en retour, permettront que bien d’autres libertés s’engagent à leur tour pour faire vivre ces institutions.

Voilà pourquoi je me refuserais à considérer les institutions comme des cadres dévitalisés (des monstres froids parce que la vie les a quittés). Ou bien comme le pur déploiement d’une logique de puissance, de contrôle et de pouvoir : il y a cela dans les institutions, c’est vrai, mais pas que cela : il y a aussi l’engagement d’une société envers certains ; engagement sans conditions préalable.

Cela veut dire que l’alliance peut se décliner aussi sur le mode d’institutions.

Mais ici on doit préciser :

–         c’est vrai que les institutions peuvent perdre leur vitalité ; en oubliant la visée qui présidait à leur fondation, et en fonctionnant pour elles-mêmes, en ne cherchant finalement que leur propre perpétuation.

–         De quoi ça dépend ? ça dépend notamment des acteurs et de leur manière de faire vivre l’institution :

  • en oubliant son projet initial, et notamment le désir de « ne pas vivre sans » certains qui pour l’instant ne peuvent entrer dans le jeu des échanges rétribués.
  • En identifiant sa propre survie avec celle de l’institution (autrement dit, en prenant celle-ci comme ce qui me fait vivre ; on en devient alors un inconditionnel, mais on cesse de pouvoir la remettre en cause).

ó on pourrait comparer une institution à un texte : c’est la trace d’une parole, d’une liberté qui s’exprimait, s’engageait vis-à-vis d’autres. Si le texte n’est plus lu par personne il devient lettre morte, il ne parle plus, ne porte plus rien de vivant dans la société. Il en est ainsi des institutions : si elles ne sont plus lues, c’est-à-dire réinterprétées, remise en musique autrement, elles se sclérosent.

Ce que je viens de dire au sujet des institutions, je pense qu’on peut le dire aussi de toutes les infrastructures que nous mettons en place pour vivre ensemble (tout le solide : depuis les constructions jusqu’aux règles du jeu dont on a à peine conscience = le monde commun qui est le nôtre). Elles peuvent faire entendre un « nous ne voulons pas vivre sans vous » ou au contraire nous les laissons parler toutes seules, en étant séduit par leur puissance et en abdiquant de toute possibilité de parler face à elle. Dans ce cas, nous l’installons aussi dans la posture de l’idole.

Conclusion

La vie sociale est pétrie de cette part de la relation qui ressemble fort à l’alliance que Dieu scelle avec son peuple

Simplement on peut très facilement l’oublier, parce qu’elle ne présente jamais la facture

Les personnes en grande difficulté obligent à remettre au premier plan cette dimension de l’alliance

L’Eglise : y reconnaît le don de Dieu ; elle invite à lui donner consistance en la célébrant (en louant Dieu).

A quoi tout cela peut-il appeler ?

– à prendre au sérieux toute la dimension de l’engagement envers d’autres sans condition préalable (à toutes les échelles de la vie :

–         Dans les relations courtes (l’interpersonnel) : résister aux voix qui disent : je te réponds « à condition que » ; et faute de cela, tu ne m’intéresse pas ; et ça peut produire des fruits.

–         dans les lieux institutionnels : en faisant vivre les institutions comme des engagements vis-à-vis de certains, qui leur disent « nous ne voulons pas vivre sans vous »

–         par rapport à tout le construit de la société (le monde commun) : idem : il y a une manière de renoncer à se bagarrer avec lui, soit en le vénérant, soit en le vouant aux gémonies ; et dans ce cas, on perd l’occasion qu’on avait de lui faire dire : « nous ne voulons pas vivre sans vous ».

Apostolat social et approche ignatienne

Qu’est-ce qui caractérise l’approche ignatienne dans l’apostolat social ? Quelle manière de faire ? Cet essai de réponse est fait sans prétention et d’autres, sans être ignatien ou même chrétien, peuvent très bien s’y retrouver. Cependant, se trouvent réunis ici des points qui nous tiennent à coeur et qui sont cohérents avec notre histoire depuis Ignace. Ce patchwork caractérise notre manière d’être ignatien dans l’apostolat social, notre manière d’être ignatien tout court. C’est l’affaire de tous, pas seulement de spécialistes. C’est un défi pour notre famille ignatienne : incarner la foi-justice jusqu’à ce qu’elle nous sorte par tous les pores de la peau. Comment vivre de telle manière que par notre vie et notre être transparaissent foi et justice ?

Amis avec les pauvres : amour préférentiel du Christ pour les pauvres, donc être ami du Seigneur signifie ami avec eux : gratuité de la relation, amitié entre sujets, compagnons de pèlerinage, expérience de fraternité. Ainsi, ils ne sont ni objet de charité, ni objet professionnel, ni moyen pour notre salut, ni cible de notre mission.

Solidarité par nos conditions de vie : conversion dans nos modes de vie, apprendre ainsi à faire nôtres leurs soucis et leurs espérances.

A l’école des pauvres : accepter d’abord de recevoir d’eux, agissant avec eux, et apprenant à voir le monde depuis leurs points de vue, en dépassant le formatage de notre milieu social.

Une visée qui dépasse les réalisations : des réalisations qui visent le Royaume de Dieu au-delà du projet concret ; face à la misère, la violence, aux structures de péché, une expérience intérieure du salut ; au-delà des réalisations, un regard positif, une foi dans l’avenir, dans l’homme, qui donne corps à une parole ; pas une simple réponse à des besoins mais une mission qui nous dépasse.

Envoyés aux frontières : celles qui divisent nos contemporains : lieux de tension, de fractures multiformes, frontières sociales, culturelles, religieuses.

Une mission de réconciliation : promotion de la justice, exigence absolue en tant qu’elle appartient à la réconciliation des hommes demandée par leur réconciliation avec Dieu ; réconciliation avec Dieu, avec les autres, avec la création ; faire des ponts, travailler à la conversion de ceux qui ont le pouvoir ; approche difficile de liberté « sociale » avec des risques de récupération, de compromission, d’être de nulle part…

Communauté de solidarité : s’attaquer aux causes, former « communauté » au-delà d’un collectif, d’un réseau ou d’un mouvement social ; travailler ensemble pour un développement humain intégral ; semences de diaconie, faire Eglise avec des sensibilités différentes

Inculturation et dialogue avec les religions : inculturation dans la culture de notre société et dans le monde populaire, dialogue d’action avec l’Islam.

Au milieu des tensions, en apprenant à bien les vivre au niveau personnel et communautaire (être/faire, contemplation/action, uni au Christ/inséré dans le monde…) et au niveau institutionnel (efficacité/pauvreté, visée du résultat / prophétisme, efficacité immédiate/mise en route de personnes…)

Topo manières de faire ignatienne AS-3

notes sur le topo de Jérôme Gué, sj – Apostolat Social Ignatien – Toulouse 11-12 mai 2011

Journée du CERAS (9h00-17h30)

L’éducation est la pierre d’angle de toute société ; elle engage, à travers un rapport parfois intime et profond entre parents et enfants, entre maîtres et élèves et, plus largement, entre adultes et jeunes. Pourtant, dans un monde incertain, toute vision d’une société commune, porteuse de projets, soucieuse de liens plus ou moins institués, semble disparaître au profit de choix, d’engagements provisoires et partiels, qui expriment aussi bien un souci de l’autre, des solidarités (actives ou plus conformistes), que des préoccupations d’abord individualistes. La société libérale vise plus l’épanouissement, parfois dans l’immédiat, et la convivialité – parmi des pairs – qu’une construction à la fois personnelle et collective. Comment les jeunes peuvent-ils se projeter dans l’avenir ? Les modèles antérieurs ne suffisent plus, d’autant que les adultes risquent d’en rester à des grilles de lecture nostalgiques, étrangères à des jeunes qui font l’expérience de multiples métamorphoses. Suffit-il simplement d’exprimer avec plus de conviction ce qui vaut la peine d’être vécu individuellement et collectivement, ce qui mérite d’être transmis ? Lire la suite »

Session du Ceras du 14 au 17 Février 2010

Paradoxale est la situation de la famille dans nos sociétés. Comme « valeur », elle est au plus haut : tous les sondages l’attestent. Comme « institution », elle est malmenée : divorces en forte augmentation, multiplication des familles monoparentales et recomposées, diversification des voies légales pour vivre en couple, etc. Il n’y a plus de « modèle » familial unique. Ce pluralisme est accentué par la

diversité des « modèles » familiaux des migrants et de leurs descendants. Est-ce l’institution « famille » qui est en crise ou le couple même ? La parentalité, qui semble a priori plus solide est ellemême interrogée : place des nouveaux « beaux-parents », mères isolées, pères en difficulté de paternité, enfants en souffrance… Structure anthropologique fondamentale, elle se voit souvent traitée comme une simple « fonction ». Face à ces évolutions, reprendre le discours traditionnel, ce serait oublier que le modèle familial était fruit d’une histoire, reflet d’un état de la société. Peut-on pour autant se rallier à une vision purement individualiste du couple, reposant sur la seule dimension affective et réduisant le mariage à un « contrat » aisément résiliable ? La famille est aussi une construction sociale. Quand elle change, c’est parce que la société change. Si on ne peut ramener la famille à un modèle unique, par rapport auquel toute évolution serait décadence, on peut souligner qu’elle est davantage qu’un élément de reproduction sociale : le premier lieu d’éducation, de sociabilité, de solidarité, le fondement de l’être ensemble dans une société. En un parcours de quatre jours, la session proposera les éclairages de la sociologie, de la démographie, de l’histoire, de l’anthropologie, de l’économie, du droit et de la théologie sur divers aspects des interactions entre la famille et la société. Elle se conclura sur une approche des « politiques familiales », permettant d’évaluer les différences entre pays d’Europe sur ce sujet et de mesurer les effets du volontarisme politique, en un domaine pourtant perçu comme éminemment privé.


Lieu : Centre Sèvres 35 bis rue de Sèvres – 75006 Paris

Métro Sèvres-Babylone

Session agréée pour la formation permanente

Prix : 190 ¤ (formation permanente : 500 €  Repas sur place hébergement possible à proximité (le demander avant le 5 janvier 2011)

Inscriptions : Christine Ariste Ceras 4 rue de la Croix Faron 93217 La Plaine Saint Denis

Suite à la rencontre de l’apostolat social ignatien à St Chamond, les 1 et 2 mai 2010, Annie Dufour, Soeur de la Compagnie Marie Notre Dame nous partage, ci-dessous, son expérience auprès des détenus du Centre de Détention de Muret. Elle aimerait également trouver des personnes avec qui échanger sur des questions apostoliques liées à cette mission. N’hésitez donc pas à laisser des commentaires. Yves, gestionnaire du blog.

Le cadre

Le centre de détention

Le Réseau Secours Catholique, travaille en direct avec des personnes détenues, dans la plupart des prisons du Sud-Ouest de la France  ; à Toulouse, c’est depuis 6 ans qu’une après-midi par semaine, nous passons 2 heures avec 6 personnes, incarcérées depuis 18… 22 ans…  qui n’ont pas fini de purger leur peine, ceci à l’intérieur du Centre de Détention de MURET. Dix bénévoles se partagent ce temps, 3 par 3 (toujours 1 homme) pour vivre une solidarité avec joie et un plus d’humanité.

Ces personnes, choisies par le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation pour leur particulière et bien grande précarité chacun, sur le plan physique, mental (souvent suicidaire) ou psychiatrique… Deux autres détenus sont nommés pour nous ouvrir le local et nous accueillir, restent aussi avec nous mais non pour travailler, participent à la convivialité.

Une activité de solidarité qui a deux objectifs importants pour eux :

D’une part, prouver aux co-détenus qui les regardent depuis la cour par les fenêtres, qu’ils sont capables de travailler. Il s’agit de coudre une couverture polair avec une feuille de survie (feuille métallisée), Lire la suite »

Le choix des nos actions dans l’écheveau de nos relations

L’Apostolat Social, en France et sans doute en Europe, a deux grands défis à relever : celui des jeunes générations en position défavorisée ou marginale qui ont bien du mal à grandir et à trouver leur place, et celui des étrangers – migrants, réfugiés, irréguliers – qui ne finissent par être intégrés qu’au prix de mille difficultés. De quelle manière répondons-nous effectivement à ces deux défis ? Nous avons fait des choix, nous avons construit un style de nos engagements, nous sommes branchés de telle ou telle manière : l’intérêt de nous rencontrer et d’en parler tient à cet effort pour ensemble vérifier/discerner si et comment notre réponse à ces défis possède ces qualités d’exigence, de réalisme, de poids d’humanité et de dimension spirituelle qui caractérisent les entreprises ignatiennes.

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Monétiser les dettes publiques, c’est bien, augmenter le pouvoir d’achat, c’est mieux.

Finalement il s’agit de savoir à qui l’on fera payer le sauvetage des États, de l’euro… des banques ….
Un article de Gaël Giraud s.j. paru dans « Les Echos »
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